CHAPITRE XV

Le vent se levait au moment où nous atteignîmes le nouveau campement. Lachlan murmura quelque chose en ellasien et Rowan plissa les yeux contre les grains de poussière qui nous fouettaient le visage. Tourmaline avait enroulé ses cheveux dans sa main pour les maintenir. Pour ma part, le vent me soulageait. Il emporterait avec lui l'odeur du sang et de la défaite. Récemment, j'avais conduit mes hommes à la mort, et je savais que je ne l'oublierais pas de sitôt.

— La tempête, dit Torry. Crois-tu qu'il va pleuvoir ?

— Je ne pense pas, il n'y a que le vent, et l'odeur de la mort.

Tourmaline me lança un regard interrogateur, mais elle ne dit rien. Je la conduisis à ma tente après avoir demandé à un guerrier où celle-ci avait été dressée.

Je descendis de ma monture et Tourmaline se laissa glisser de la sienne entre mes bras. Elle avait l'air épuisé. Comme moi, elle avait besoin de repos, de nourriture et de sommeil. J'aurais voulu la faire entrer et l'installer correctement sous ma tente, mais elle s'accrocha à moi, et je la serrai dans mes bras de toutes mes forces. Elle pleura ; je sus que c'était pour nous deux.

— Pardonne-moi, murmura-t-elle. J'ai prié toutes ces années pour que tu reviennes, et quand je t'ai revu, j'ai pensé que tu étais cruel d'ordonner la mort de tous ces hommes.

— Torry...

— Lachlan m'a dit quels dangers tu affrontes. Je n'ai pas à te reprocher les méthodes que tu es forcé d'employer. La guerre n'est pas pour les faibles.

— Tu ne m'as pas fait de reproches, dis-je.

— Dans mon cœur, si. Je croyais, quand tu reviendrais, que tu serais le même qu'avant... Mais tu as changé, et j'aurais dû m'y attendre.

Nous ne pouvions pas dire tout ce que nous pensions, car nous étions au milieu d'étrangers. Mais j'essayai de lui communiquer en partie ce que je ressentais.

— Je suis désolé... Si j'avais su, j'aurais essayé de revenir plus tôt.

Elle posa sa main sur ma bouche.

— N'en dis pas plus. Tu es là, cela seul compte.

Elle sourit, et sa beauté me frappa. Pas étonnant que Lachlan en soit épris !

Une mèche de ses cheveux, soulevée par le vent, se prit dans ma cotte de mailles. Je la dégageai doucement pour ne pas l'arracher. Je sentis la soie de sa chevelure dans mes mains calleuses et tachées de sang, et je compris quelle sorte d'homme j'étais désormais.

Il n'était pas étonnant que ma sœur ait réprouvé, dans son cœur, ce que j'étais devenu.

J'avais abandonné ma tente à Tourmaline. Sur sa proposition, je partagerais celle de Lachlan. Nous la regardâmes tous deux disparaître à l'intérieur.

— Je pense qu'elle aimerait de la compagnie, dis-je sans avoir l'air d'y toucher.

— Oui, mais la vôtre, pas la mienne, répondit le harpiste.

Je ne relevai pas sa remarque ; je pourrais me servir de son attachement à Tourmaline pour le lier à moi. A travers elle, je déterminerais peut-être ses intentions.

— Venez, nous allons expliquer à Finn ce qui s'est passé. Après tout, la campagne était son plan, pas le mien !

— Son plan ? fit Lachlan, étonné.

— Oui. Il me l'a expliqué en Caledon, un soir où nous n'avions rien de mieux à faire. Nous parlions souvent de plans et de stratégie. Finn m'a dit qu'il serait parfait de s'infiltrer ainsi au milieu des troupes de Bellam. A ce moment, nous ne savions pas si nous reviendrions un jour...

— Mais vous êtes revenu, mon seigneur, dit-il.

— Jouerez-vous pour moi ce soir ? J'aimerais entendre la Ballade d'Homana.

La première chose que je vis dans l'infirmerie fut la harpe de Lachlan, qui semblait me fixer de son regard vert scintillant. Je trouvais que la Dame de Lachlan était un peu comme un lir. Il la servait, cela ne faisait aucun doute, et elle le servait en retour.

— Ah, dit Finn de sa paillasse. Il ne m'a pas oublié. L'élève se souvient de son maître !

Je lui souris, soulagé de lui entendre une voix si pleine d'allant. Je frémis en voyant son visage. La cicatrice y resterait à jamais ; ce serait la première chose qu'on remarquerait désormais.

Lachlan se glissa à côté de moi et alla prendre sa harpe.

— Es-tu resté longtemps seul aujourd'hui ? demandai-je.

Il rit. Il était encore faible, c'était évident, mais sa vie n'était plus en danger. La magie de la terre ne l'avait pas entièrement guéri, mais elle lui avait rendu ses forces vitales.

— Alix a passé la journée ici. Je viens seulement de parvenir à m'en débarrasser ! Je n'ai nul besoin qu'on me dorlote...

— Je ne vois pas Alix te dorloter... Y a-t-il quelque chose que je puisse t'apporter ?

— Le Mujhar propose de me servir ? ( Il eut un léger sourire. ) Non, j'ai tout ce qu'il me faut. Alix a fait beaucoup pour moi, plus que je n'aurais cru.

Lachlan, appuyé contre la table, fit résonner une corde de sa harpe.

— Je pourrais en faire une chanson, dit-il en regardant Finn. Raconter comment vous avez fait la cour à une jeune fille, et comment son frère l'a gagnée à votre place.

— Harpiste, grogna Finn, tu ferais mieux de t'occuper de tes femmes, et de laisser les miennes en paix !

Le sourire de Lachlan se figea ; je compris qu'il pensait à Torry.

— L'échange a été fait, dis-je. Ma sœur est en sécurité, et Electra a été rendue à son père.

— J'ai pensé que tu allais peut-être la garder.

— Non. Je veux regagner mon trône avant de tenter de la séduire. Et si je dois choisir entre les deux, tu sais quel sera mon choix.

Il s'agita un peu sur sa paillasse. Je compris que sa jambe le faisait souffrir.

— Pourquoi la magie de la terre ne t'a-t-elle pas complètement guéri ? demandai-je, inquiet.

— Cela dépend de la gravité de la blessure. ( Il toucha brièvement son pansement. ) Je ne vais pas trop mal, pour un homme qui devrait être mort à l'heure qu'il est !

— Notre plan a parfaitement marché, dis-je en essayant de rassembler mes idées.

J'étais si fatigué...

— C'est pour cela que je te l'ai suggéré. Les Solindiens n'avaient aucune chance contre l'attaque de tous les guerriers ailés et de leurs lirs.

Lachlan eut un rire de gorge.

— Karyon ne fait-il rien sans tes suggestions ?

— Au contraire, il y a des moments où il ne les écoute pas assez ! grogna Finn.

— Par exemple, quand je décide qui j'épouserai. ( Je souris à l'expression surprise de Lachlan. ) La dame Electra deviendra reine d'Homana.

— Bellam ne sera pas d'accord, dit le harpiste.

— Un mort n'a pas à donner son avis ; Bellam sera mort à ce moment-là, répliquai-je.

— J'ai entendu dire qu'il a proposé sa fille à l'héritier de Rhodri, dit Lachlan en égrenant quelques notes sur sa harpe.

— Possible, mais je ne sais pas ce que Rhodri a répondu. Etant Ellasien, vous en savez peut-être plus.

— D'après ce que je connais de Cuinn, il ne vous disputera pas Electra. C'est un homme doux, sans ambition. Il ne pense pas au mariage. Rhodri est puissant, je doute qu'il exige que son héritier se marie de sitôt. Mais qui suis-je pour parler de ce que veulent les rois ? Non, il n'y a que vous, et que sais-je de vous ?

— Vous savez que j'ai une sœur, dis-je.

Son visage se figea.

— Oui. Je le sais. Mais n'en parlons pas, vous me ridiculiseriez auprès de votre homme lige.

Finn sourit.

— Ainsi, une princesse a attiré votre regard ? Mais vous n'êtes qu'un harpiste...

— Parfois, je souhaiterais être davantage...

Je me penchai en avant et frottai mes yeux brûlants.

Le cri déchira le silence. Finn se redressa à demi ; je compris qu'il craignait que ce soit Alix. Mais j'avais reconnu la voix : c'était celle de ma sœur.

Je ne sais pas comment j'arrivai à ma tente. Je me souviens seulement de l'écho du hurlement de Torry, et que le harpiste me suivait.

J'écartai violemment les hommes qui se pressaient autour de ma tente et entrai. Tourmaline était debout dans un coin ; une chandelle éclairait faiblement l'intérieur.

Elle me vit et me fit signe que tout allait bien. Rowan, à côté d'elle, était penché sur un corps.

— Il est mort ? demandai-je.

Rowan secoua la tête.

— Non, mon seigneur. Je l'ai seulement assommé, je savais que vous voudriez l'interroger.

Je relevai la tête de l'homme, qui était à demi inconscient.

C'était Zared.

— Que s'est-il passé ? demandai-je brutalement à Rowan.

— J'ai entendu dame Tourmaline crier, et je suis entré dans la tente. Zared était debout près du lit, un poignard à la main. Je l'ai assommé.

— Tourmaline ? fis-je plus doucement.

— Je n'ai rien entendu. Tout à coup, j'ai vu sa silhouette près de moi, et j'ai crié. Mais je pense qu'il a réalisé juste avant que ce n'était pas toi.

Zared se réveillait. Je resserrai ma prise sur son épaule et le forçai à se lever, puis je le jetai hors de la tente.

Il tomba à genoux. Mes soldats se rapprochèrent de lui. Il resta où il était, massant sa nuque là ou Rowan l'avait frappé. Il savait ce qui l'attendait.

— Je ne voulais pas de mal à la dame, dit-il. C'est vous que je voulais abattre.

— C'est heureux, dis-je. Dans le cas contraire, tes entrailles seraient déjà répandues sur le sol.

— Allez-y, répliqua-t-il. Envoyez-moi auprès des dieux.

— Oui. Mais d'abord, je veux une explication.

Il tourna la tête et cracha.

— Je n'ai rien à dire. Je ne vous dois rien. Je ne vous donnerai aucune explication.

J'avançai vers lui, furieux. Lachlan posa une main sur mon bras.

— Laissez-moi faire, dit-il en égrenant quelques notes sur sa Dame.

La musique de la harpe nous emporta. Le vent souffla, mais personne ne bougea. Fascinés, nous écoutions Lachlan.

— Vous ne connaissez pas le pouvoir de ma Dame, dit-il à Zared. Elle peut faire parler les muets, voir les aveugles... Et faire naître la folie dans l'âme d'un homme.

Zared cria et appuya ses mains contre ses oreilles. La musique continua. L'homme resta agenouillé, la mâchoire pendante, pris dans les filets de la mélodie.

Lachlan était comme transfiguré : plus qu'un harpiste, il devenait l'instrument de son dieu, Lodhi, et le point focal de la magie de la harpe.

La mélodie enveloppa Zared comme un linceul, et montra à tous ce qu'il y avait dans ses souvenirs.

Nous vîmes l'intérieur d'une tente, ocre et ambre. L'homme en cotte de mailles était debout, tête penchée, devant la femme d'une beauté irréelle qui venait de s'avancer dans la lumière.

Elle leva la main. Une flamme pourpre y naquit, la couleur de la magie ihlinie.

Elle dessina une rune. Zared leva la tête. Il essaya de résister, de ne pas regarder la rune, ni Electra, mais il n'y parvint pas.

— Touche la flamme magique, dit-elle. Elle te nourrira de sa puissance et te donnera le courage qui t’est nécessaire.

Zared toucha la rune d'un doigt tremblant. La flamme pourpre grimpa le long de son bras et enveloppa son visage. Il trembla violemment. Deux filets de sang noir coulèrent de ses narines. Au bout d'un moment, le tremblement cessa.

— C'est fait, dit-elle. Tu me désires depuis si longtemps... Je serai à toi, quand tu auras accompli l'acte nécessaire. Acceptes-tu de tuer le prince usurpateur ?

Zared acquiesça de la tête, les yeux fixés sur le visage d'Electra.

La musique de la harpe s'éteignit. Zared n'osait pas lever les yeux.

Je me sentis soudain très vieux. J'aurais dû aller vers Zared, lui parler, mais mes muscles refusaient d'obéir. Puis la mélodie de la harpe recommença ; la tonalité en était très différente.

— Lachlan, non ! criai-je.

Mais c'était trop tard.

Le harpiste invoqua la forme d'Electra dans toute sa beauté. Quelques accords de harpe plus tard, un squelette grimaçant nous regardait. La chair avait fondu comme neige au soleil. Quand la musique s'arrêta enfin, le cœur de Zared en fit autant.

Je regardai Lachlan. Ses joues étaient couvertes de larmes. La pierre verte qui ornait la harpe était opaque et terne. Il leva les yeux vers Torry.

— Lodhi a fait de moi un guérisseur, dit-il d'une voix désespérée, et j'ai pris la vie de cet homme. Pour vous, ma dame, pour ce qu'il a failli faire... Je n'avais pas le choix.

Torry ne répondit rien, mais je lus dans ses yeux qu'elle comprenait.

— Lachlan, dis-je, personne ne vous blâmera pour l'acte que vous venez d'accomplir. La méthode était inattendue, mais vos raisons sont claires. ( Je me tournai vers les soldats assemblés. ) Si l'un de vous a les mêmes intentions que Zared, qu'il soit prévenu du sort qui l'attend. Allez maintenant, il vous reste une guerre à gagner et des outres de vin à vider !

Les soldats se dispersèrent, certains en souriant. J'entendis des commentaires. Ce qui venait de se passer ne serait pas oublié, et c'était très bien ainsi.

— Es-tu satisfait, maintenant que tu sais à quel point elle désire ta mort ?

C'était Finn, pâle et en sueur. Il émanait une telle tension de sa silhouette rigide que je n'osai pas le toucher, de peur qu'il ne s'écroule.

— Je ne suis pas satisfait, fis-je, mais je ne suis pas très surpris. Toutefois, je ne savais pas qu'elle détenait un tel pouvoir.

— Elle est la meijha de Tynstar, dit Finn. Crois-tu qu'elle va te laisser vivre ? Méfie-toi, Karyon. Elle te tendra une coupe de poison quand tu croiras boire ton vin nuptial.

— Comment ? dit Torry. Que voulez-vous dire ?

— Oh, il ne vous a pas encore fait part de la nouvelle ? Il a l'intention de l'épouser.

— Tu ne vas pas faire cela ! Réfléchis, Karyon, Electra veut ta mort !

— Je ne suis pas idiot, répliquai-je en lui attrapant le poignet. J'ai l'intention de l'épouser quand la guerre sera finie — et gagnée ! C'est ainsi que se forgent les alliances. Cette fois, nous pourrons peut-être instaurer une paix durable !

— Tu crois que Solinde acceptera ?

— Bellam sera mort, et le pays sans roi. Elle m'acceptera, elle y sera forcée. C'est ce que Shaine voulait accomplir quand il a fiancé Lindir à Ellic. Electra deviendra reine d'Homana ; un jour, tu épouseras un prince étranger.

Son visage perdit toute couleur.

— Karyon, attends...

— Nous devons servir notre Maison, Tourmaline, comme l'ont fait nos ancêtres. Croyais-tu être exempte de ce devoir ?

— Non, murmura-t-elle. Mais j'espérais avoir au moins mon mot à dire sur celui que j'épouserais...

— Si je pouvais te laisser le choix, je le ferais, dis-je, sachant quel était l'homme que son cœur avait élu.

— C'est un peu tôt pour en discuter, alors que tu n'es pas encore remonté sur le trône du Lion.

— Ce n'est qu'une question de temps.

Je me tournai vers Finn.

— Si je te donne un ordre, obéiras-tu ?

— C'est habituellement ainsi que je te sers, dit-il en levant un sourcil.

— Bien. Pars pour la Citadelle dès que tu le pourras. J'y envoie aussi Torry, pour qu'elle y soit à l'abri. Et Alix voudra sans doute retourner auprès de Donal. Restes-y jusqu'à ce que tu soies complètement guéri. C'est un ordre.

Il ne fut pas ravi, mais se retint de protester. Avant que j'aie pu lui prendre le bras pour l'aider à regagner l'infirmerie, il se tourna et partit en boitant.

Torry le regarda s'en aller. Elle ne connaissait des Cheysulis que les légendes et les lais.

— Je n'ai jamais vu une telle force et une telle fierté chez un homme, dit-elle, de l'admiration dans la voix.

— C'est une parfaite définition de Finn, répondis-je doucement.